• À propos

Artiste - Programmeur

{
    id       : "Soudan Franck",
    profile  : "Artiste et chercheur en arts et humanités numériques",
    education: "Docteur en sciences de l'information et de la communication",
    research : ["enjeux esthétiques et politiques des logiciels",
                "conséquences conceptuelles des algorithmes"]
}

Actuellement : artiste en résidence

Dans le cadre de l'appel à projets du programme MAP (programme de résidence de création favorisant la mobilité des artistes mis en œuvre par les Pépinières européennes pour jeunes artistes, Transcultures, associé avec la Ville de Charleroi (Belgique) et avec le soutien du Ministère de la Culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles, m'accueillent comme lauréat de l'édition 2017.

J'aurai l'opportunité d'y développer junXion, une œuvre numérique associée à une installation, à mi-chemin entre l'art génératif et la géographie. L'intention est de composer la signature visuelle d'un territoire en utilisant exclusivement les composantes cartographiques de celle-ci où apparaissent un croisement de voies de circulation.

junXion - i+D/Signe (par Marc Veyrat)

Résumé

Les carrefours, les places, les croisements et les bifurcations dessinent les points de repères fondamentaux que nous impliquons à notre orientation dans l'espace physique ; et d'eux partent les lignes de fuite et les frontières qui imprègnent toute l'ambivalence de notre rapport aux autres. Avec l'emploi généralisé du GPS, voilà que nous apparaissons toujours placés au centre de la carte, orientés dans l'espace géographique par le biais d'un système d'informations qui ne cesse de moduler notre expérience concrète du territoire. Sur cet espace lisse, que devient la réalité d'une bifurcation, le passage d'une frontière ?

Au-delà d'une recherche liée à la seule signature cartographique de Charleroi, l'intention artistique de junXion – par cette carte utopique, cousant bout à bout les seules portions de l'espace pour lesquelles nous devons choisir une direction –, serait d'engendrer un canevas graphique abstrait (le graffiti algorithmique d'un espace d'informations) en le mettant en rapport avec cette donnée cruciale de la cartographie actuelle, qui consiste à placer l'individu au centre de l'espace géographique. À cet effet, nous associons cette carte à l'existence d'êtres artificiels brodant, parmi toutes ces intersections, le plus court chemin de toutes les routes possibles.

Motivations

Le tournant spatial des années 90 aura affirmé, à l'encontre du cartésianisme, une conception relativiste de l'espace, tenant ainsi compte d'un ensemble variable de processus et de phénomènes. Dans ce registre, la carte ne désigne plus un simple outil de représentation bi-dimensionnelle – et plus spécifiquement : le calque du pouvoir des États sur les régions dont ils se partagent la gestion –, mais devient un appareil géo-critique ouvert et infiniment re-constructible. Depuis la « Carte du monde poétique » de Broodthaers (1966) jusqu'aux travaux plus récents de Mona Hatoum, les artistes de la deuxième moitié du 20è siècle n'auront eu de cesse de s'approprier ce support pour sa capacité à tracer des mondes pluriels et dont les contours seraient plus incertains. Engageant la puissance visuelle de la carte, leurs œuvres relatent des opérations de glissement sémiotique qui interrogent la manière dont notre rapport au monde s'y cristallise. Il y est souvent question de développer un regard plus nomade, où les dichotomies liées à la notion de frontière (intérieur / extérieur, connu / étranger) finiraient par s'effacer au profit de territoires furtifs et d'espaces flottants, un réseau de lieux où notre corps serait toujours la démarche d'un être en marge. En apparence, rien ne semble mieux incarner ce projet d'espace polycentré que l'association de la cartographie aux technologies du numérique et à la géolocalisation. Jouant sur les perceptions d'échelles et permettant toute sorte de transformations visuelles, nous situant dans l'espace fictionnel des jeux vidéos ou déployant une lecture de l'espace physique augmentée d'informations en tout genre, les technologies du numérique achèvent d'intégrer la carte à un dispositif de modulation programmée par nature infinie.

Mona Hatoum, Map (1999)

Cependant, à la surface d'une situation géopolitique où affleure un retour des crispations territoriales, l'utopie du village-monde sans frontière que le réseau Internet voulait promettre n'est plus d'actualité. La cartographie reflète cet état sur le base de deux régressions : malgré son interactivité et la pluralité des agencements qu'elle déploie, peu remettent en cause la métrique homogène qui relie son espace symbolique à celui de l'espace physique. Quant à son usage, si la carte est différenciée par l'emploi d'une surcouche de données taillées sur mesure, celle-ci vient accentuer la centralisation du monde autour d'un individu dont le caractère relève d'une variation probabiliste, produit d'une vision statistique sans singularité.

Appuyant la perception de la proximité, la cartographie numérique écroule la dimension réticulaire du réseau sur l'étroitesse de la localisation géographique. Enfoncé deux fois au centre, par la géolocalisation et le profilage, nous finissons par intégrer un point de vue auto-isolant. Le smartphone lové au creux de la main, l'espace inconnu y devient très vite familier et notre engagement à la découverte d'un paysage nouveau se résume souvent à suivre le chemin pré-calculé qui nous permet d'y tracer le parcours le plus optimum.

junXion est ainsi motivé par les postulats suivants : * Alors que la cartographie a multiplié les manières de montrer l'espace, la plasticité de sa nature programmée demeure peu interrogée. Visuellement, c'est souvent au-dessus d'elle que commence les expérimentations artistiques mais rarement au niveau des données qui en composent le fond ; * Si grâce à la géolocalisation, nous apparaissons comme toujours inséré au cœur du monde, chaque espace d'informations que la carte décrit à notre périphérie ne déplace jamais qu'un même centre paramétrique. Où qu'on se trouve, l'expérience cartographique de l'espace reste homogène.

Je reviendrai très rapidement sur le développement de ce projet dans le blog.